Isabelle Bruno: "Evaluer, c'est la santé!"
Dans le cadre de l'opération "Changeons le programme", Isabelle Bruno, maître de conférences en science politique à l'université Lille 2, est intervenue jeudi 5 février à l'INHA.
Analysant l'application des modèles du management à l'espace européen de la recherche, Isabelle Bruno montre comment le benchmarking (évaluation), devient une technique de gouvernement aussi puissante qu'anti-démocratique. Une contribution lumineuse pour décrypter les discours technocratiques et comprendre les soubassements des politiques ministérielles.
"Evaluer, c'est la santé! Le benchmarking et l'espace européen de la recherche", intervention dans le séminaire d'André Gunthert, INHA, 2, rue Vivienne, 75002 Paris, 5 février 2009, 40 min., télécharger le fichier MP3 (35 Mo).
Références:
- Isabelle Bruno, À vos marques, prêts, cherchez ! La stratégie européenne de Lisbonne, vers un marché de la recherche, Éditions du Croquant, 2008.
- Robert C. Camp, Le benchmarking pour atteindre l'excellence et dépasser vos concurrents (trad. Marie Waquet), Editions d'organisation, 1992.
Commentaires
Félicitations pour les grandes qualités pédagogiques que révèle cet exposé. Vous présenter très clairement une pensée séduisante et naïve, mais qui est, au sens propre une utopie. Vous découvrez après une longue analyse ce que la plupart des gens savent par expérience et que confirment les sciences sociales : les ressources sont rares et la concurrence est la loi commune. C'est séduisant d'imaginer la recherche comme une bulle de pureté scientifique en dehors du monde. C'est particulièrement bien reçu quand on s'adresse à des chercheurs français, souvent protégés dans des structures publiques peu exigeantes. Mais croire que cet état de fait est un modèle durable en période de concurrence croissante est une utopie. La recherche est donc objet de management, comme toute activité collective. On peut débattre des formes que doit prendre ce management, mais appeler à "résister" contre l'idée même que la recherche doit être gérée est de la pure idéologie, pas une analyse scientifique.
Un détail : le mot "Benchmarking" ne signifie pas "évaluation", celle-ci pouvant prendre bien d'autres formes. La traduction exacte serait "étalonnage concurrentiel". On se compare aux meilleurs pour s'améliorer. C'est donc un processus sans fin comme vous le dites, pour le déplorer. En bon français ce processus s'appelle le progrès.
C'est amusant comme ceux qui professent l'idéologie néolibérale refusent toujours de reconnaître que leur croyance relève de l'idéologie. Pourquoi ne pas admettre qu'il y a là deux idéologies qui s'affrontent? Et que dans le cadre d'une société démocratique, l'expression de l'une n'a pas moins droit de cité que celle de l'autre. Que le point de vue d'Isabelle Bruno est une analyse politique, susceptible elle aussi d'alimenter le débat - voire de devenir un choix de l'ensemble de la société, à partir du moment où celle-ci en aurait ainsi décidé.
Pour ce faire, encore faudrait-il que le choix lui en soit donné. Ce qu'interdit précisément la posture TINA ("there is no alternative"). Heureusement, cette technique commence à être éventée, et à apparaître pour ce qu'elle est: un mensonge doublé une sacrée entourloupe anti-démocratique.
Dommage que les tenants de "l''étalonnage concurrentiel" n'aient pas pensé à l'appliquer aux systèmes bancaire et financier mondiaux.
Mais peut-être que ce vénéré benchmarking que Kent souhaite appliquer - au nom du progrés - à la formation et la recherche, n'est pas adapté aux entreprises à but lucratif que sont les banques, les fonds de pensions, les assurances, ...
Excuse moi Kent, mais je dois être victime d'une intoxication idéologique de .... de ... de sales ultra gauchistes qui, tel Obama (noir en plus !), veulent nationaliser ces établissements. Probablement pour les "protéger dans des structures publiques peu exigeantes" !!!!
La recherche est un Art. L'on copie ses maîtres un certain temps, puis l'on prend son envol sur une intuition originale. Toute comparaison à ce qui existe n'est qu'asservissement limitateur et stérile . Léonard de Vinci, Monet, Picasso, Laënnec, Marie Curie, Stirling (l'inventeur du moteur du même nom), Franklin, n'ont pas agi en se comparant à qui que ce soit : ils ont créé. L' inventeur du téléphone était un français, Charles Cros. Il était fonctionnaire des Postes et s'est fait reprocher par ses supérieurs le temps qu'il passait à élaborer son invention : ses collègues, eux, étaient des des gens sérieux qui triaient le courrier, des gens exemplaires, quoi ! écœuré, il a laissé tomber, et c'est l'américain Bell qui lui a volé l'idée et l'a brevetée.
Comparer, c'est tuer la recherche et l'initiative individuelle.